Alors que les politiques publiques de transition, tant au niveau national que local, prennent une ampleur croissante dans le débat public, le rejet persistant de celles-ci au sein d’une partie de la population reste une réalité qui ne peut être niée. Il apparaît ainsi nécessaire de co-construire des politiques publiques écologiques qui considèrent les besoins des habitants, non pas comme une contrainte exogène, mais, bien à l’inverse, comme point de départ.
Les politiques menées par la collectivité ne peuvent être durables que si elles répondent réellement aux problématiques vécues par les habitants. Ainsi, dans le processus de construction de politiques publiques de transition, l'écoute et l'identification par les décideurs publics des besoins et des attentes exprimés par les habitants sont des étapes fondamentales à intégrer. Pour cela, il est nécessaire de mettre en place des espaces d’écoute et d’échange horizontaux, favorisant l’inclusion sociale et démocratique :
Pour une vue exhaustive sur les différents dispositifs à disposition des collectivités pour recueillir les aspirations des habitants, vous pouvez consulter la fiche Solutions Transitions dédiée à ce sujet.
Dans le cadre de ces espaces d'écoute et d’échanges avec les habitants, les réactions spontanées, face aux arguments écologiques, peuvent être hostiles. Pourtant, les Français restent très majoritairement sensibles aux enjeux écologiques : 75 % d’entre eux se disent préoccupés par les effets du changement climatique1 et ils sont 90 % à estimer qu’il faudra changer nos habitudes de vie pour faire face à ses effets2. L’enjeu de sensibilisation réside donc moins dans l’explication des causes et mécanismes des crises environnementales, que dans la construction d’un consensus sur les façons d’y remédier. Il est donc primordial de savoir communiquer efficacement autour des sujets environnementaux, en évitant une approche descendante, afin de montrer en quoi les solutions écologiques répondent concrètement aux attentes et aux besoins des habitants, souvent mieux que le statu quo.
Beaucoup de personnes se détournent des enjeux écologiques parce que ce sujet les rend anxieuses et qu’elles se sentent impuissantes.
⇒ Ainsi, il faut travailler avec elles sur les actions concrètes et leur rappeler qu’il existe des solutions pragmatiques qui intègrent les réponses écologiques dans leur vie réelle.
Pour certains, les solutions écologiques paraissent injustes, car ils ont le sentiment que les contraintes pèsent sur eux : les moins riches, les entreprises, les conducteurs, les consommateurs…
⇒ Il est essentiel de mettre la justice sociale et l'intérêt général concerté au coeur des politiques publiques3. Il convient de noter toutefois qu’il n’y a de justice que si les personnes concernées trouvent que la solution est juste. Ce qui est juste pour l’un est injuste pour l’autre, selon le point de vue, les valeurs…
D’autres s’agacent des discours moralisateurs, des donneurs de leçons, des arguments péremptoires qui ne convainquent que ceux qui le sont déjà et crispent les autres.
⇒ Il sera plus efficace d’aborder les sujets en écoutant en premier lieu les habitants pour comprendre et reconnaître leurs préoccupations, puis dans un deuxième temps chercher des solutions. Chercher à imposer des solutions toutes faites créera à coup sûr de fortes résistances, susceptibles de conduire à l’échec. Au contraire, se sentir écouté rend plus réceptif.
Parfois les arguments les plus rationnels ne fonctionnent pas, ce qui peut être déroutant.
⇒ Dans ce cas de figure, comprendre et analyser les émotions et les affects des habitants, autrement dit, s'intéresser sincèrement à ce qui touche les gens, est essentiel. Mobiliser des images liées à l’identité d’un territoire ou d’un collectif, à son patrimoine, ou encore à la figure des enfants (qui concentre les préoccupations fortes autour de la sécurité, de la santé et de l’avenir) peut constituer un levier particulièrement puissant.
La sociodynamique nous apprend qu’il est utile de dresser une carte des partenaires4 concernant un projet ou une politique publique afin d’adapter la façon dont on va la mettre en œuvre. Elle permet d’identifier sur son territoire les personnes ou groupes de personnes plutôt passives, hésitantes, opposantes ou engagées vis-à-vis d’un sujet ou d’un projet. De cette cartographie il convient de déduire une stratégie de changement appuyée sur les alliés au projet, plutôt que sur une résistance aux opposants. La communauté urbaine du Grand Poitiers a utilisé la carte des partenaires pour renforcer la mobilisation des acteurs économiques dans son PCAET5.
Un langage adapté est essentiel. Tout naturellement, chaque interlocuteur doit se sentir respecté et écouté pour que le dialogue soit constructif.
Les pistes évoquées ci-après impliquent des degrés de transformation variables mais ont une chose en commun : le fait de considérer les habitants comme des acteurs de l’action publique locale et non comme des consommateurs passifs qu’il s’agirait de convaincre. L’écoute réelle des habitants suppose de reconnaître qu’ils sont des interlocuteurs légitimes pour travailler sur les politiques publiques locales et penser leur évolution. Les considérer comme des citoyens détenteurs de savoirs, d’expérience réelle de leur lieu de vie et de créativité permet de créer plus de confiance et d’implication. Les élus sont placés dans un rôle de coordinateur, de facilitateur, plus que de décideur. Cela suppose que chacun dialogue avec bienveillance, sans reproches ni défiance, tout en acceptant aussi de ne pas toujours être d’accord.
Ce changement de posture ne se décrète pas et il est possible de faire appel à des accompagnateurs méthodologiques ou théoriques spécialisés sur le sujet :
L’écoute et l’identification continues des préoccupations des habitants doivent accompagner l’ensemble du processus d’élaboration des politiques publiques. S’appuyer sur la dynamique collective ainsi créée permet d’engager une véritable co-construction, impliquante pour tous, et qui vise à élargir la participation des acteurs citoyens. Nous abordons ici les leviers à disposition des collectivités qui vont dans ce sens.
A. Les outils réglementaires : une opportunité pour se lancer
Selon son statut et sa population, une collectivité territoriale doit mettre en place certains programmes et certains comités élargissant sa gouvernance. Ces obligations réglementaires sont de véritables opportunités pour recueillir les attentes des habitants et leur permettre de co-construire les politiques structurantes de la collectivité. Ces comités et ces programmes peuvent être mis en place volontairement par les collectivités qui n’y sont pas soumises réglementairement.
Par exemple, le Grand Annecy s’est saisi de l’élaboration de son Plan Climat Air Énergie Territorial13 pour mettre en place un “Club Air Climat”. Ce club formule un avis consultatif sur les orientations du PCAET et suit la concrétisation des actions. Il est constitué d'une soixantaine de membres et associe partenaires institutionnels, socio-économiques et associatifs (pour 2/3 des membres) et habitants volontaires (pour 1/3 des membres)14. D’autres collectivités ont utilisé la mise en place d’un conseil de développement pour créer plusieurs formations (entreprises, associations, citoyens) permettant de travailler avec les habitants. L'élaboration d’un plan local d’urbanisme se prête aussi à la mise en place d’échanges directs avec les habitants.
Les habitants de la collectivité sont les principaux usagers de ses services et infrastructures. Ils sont donc bien placés pour faire part de leur expérience. Cette approche pragmatique, centrée sur l’usage, est efficace.
Par exemple, dans le secteur du bâtiment et de l’urbanisme, l’usage et l’usager sont parfois encore relégués en fin de programme. On s’étonne alors que les usagers “n’utilisent pas bien” le bâtiment ou l’aménagement réalisé. L’Assistance à Maîtrise d’Usage (AMU)15 vise à pallier ce défaut en mettant l’usager au cœur du projet. Dans son livre blanc, l’association AMU montre comment elle a accompagné la Région Centre de Val de Loire dans la construction d’un lycée en organisant notamment des “ateliers participatifs d’usage” avec plus de 40 usagers : élèves, parents, équipe pédagogique, agents techniques et administratifs ; rectorat ; riverains, associations culturelles ou sportives, entreprises ; élus.
Autre possibilité avec la possibilité de mettre en place une politique de façon temporaire afin de recueillir les retours des habitants et parties prenantes, puis de la modifier, la réorienter ou la suspendre. Par exemple, en 2023, Palaiseau (36 000 habitants) a souhaité apaiser et sécuriser le centre-ville pour sauver les commerces de proximité affaiblis par la crise sanitaire, sans embêter les automobilistes, dans cette commune de la grande couronne parisienne où les transports en commun ne peuvent remplacer complètement la voiture. Après plusieurs mois d’expérimentation d’une formule partielle de piétonisation de la rue de la principale rue commerçante, de débats avec les acteurs locaux notamment les commerçants et de communication pédagogique, une votation citoyenne a décidé des modalités de pérennisation de l’expérience16. Cette approche pragmatique s’inscrit dans la méthodologie de l’urbanisme tactique17.
Autre exemple, avec le territoire brétilien à Vitré Communauté (EPCI de 82 000 habitants) et à Fougères agglomération (EPCI de 57 000 habitants). Durant l’année 2024, une vingtaine d’habitants représentatifs de chacun des territoires ont participé à une démarche qui visait à aborder la question des déplacements sous l’angle des usagers et non des gestionnaires18. Après un rappel des considérations techniques par des cabinets spécialisés, les habitants sont confrontés à des mises en situation réelles pour partager leurs points de vue et rechercher collectivement des solutions. Plusieurs thèmes sont abordés : la place de la voiture, le covoiturage mais aussi l’utilisation de plusieurs modes de déplacement pour un même trajet, la pertinence d’un contournement routier prévu, etc. Les résultats ont été présentés aux élus départementaux et intercommunaux concernés. Les premières actions concrètes doivent être intégrées à partir de 2025 au pacte des mobilités, dispositif départemental. Un retour régulier est prévu aux membres du Comité citoyens pour justifier des propositions retenues et celles qui ont dû être écartées.
Pour obtenir une adhésion plus vaste, il est possible d’impliquer les habitants non pas seulement sur un projet précis mais dans une vision plus large et plus globale, comme un projet de territoire.
Par exemple, Niort (61 000 habitants) est la première ville de sa taille à avoir lancé une démarche globale de développement durable formalisée alignée sur un Agenda 2030 local. Cet outil permet de croiser les trois piliers du développement durable : enjeux sociaux, environnementaux et économiques. Ils permettent de construire un projet de société désirable pour tous. Niort a co-construit avec des acteurs relais du territoire la feuille de route niortaise “Niort durable 2030”19 qui a permis d’associer de nombreux acteurs relais : agents et élus de la Ville et de Niort Agglo, les Vies de quartier, associations, entreprises, institutions publiques et chambres consulaires. 140 relais sur le territoire ont participé à des ateliers de co-construction. Cette démarche a permis de croiser les points de vue des participants, de prendre en compte de manière transversale les 3 dimensions du développement durable mais aussi de se projeter collectivement pour définir un cap pour Niort. Il en ressort une feuille de route qui, pour répondre aux défis arrêtés avec toutes les parties prenantes, et atteindre l’objectif commun, précise les actions à entreprendre et leur chiffrage.
Autre exemple, avec l'outil des conventions citoyennes (CC)20. La ville de Clermont-Ferrand, par exemple, s’est appuyée sur une CC pour établir la liste des actions qui seraient intégrées au mandat en cours21. La CC a pris la forme d’une assemblée de co-décision, de 70 personnes tirées au sort, pilotée par l’association Les Décarbonautes. A travers plusieurs étapes22, les citoyens ont été formés par des experts, ont formalisé des premières propositions. Une large consultation populaire (13 000 votes recueillis) a permis de les retravailler. Sur cette base solide, la faisabilité technique et financière des mesures est analysée. Les propositions sont enfin finalisées après débats avec les élus de la ville. La co-construction aboutit à une production de 40 mesures. Enfin, le Conseil Municipal adopte les propositions, le calendrier d’application et le budget associé à chaque mesure.
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